Said Afifi MA
Lithosphère

Peinture

Exposition Cartographie sensible et Mémoires recomposées

Du 23 octobre au 17 janvier 2027
du mercredi au dimanche de 14h à 19h

Friche la Belle de Mai (R4)
Marseille

Le projet Lithosphère s’inscrit dans une réflexion élargie sur les modes contemporains d’observation du territoire, en écho direct aux interfaces de visualisation globale telles que Google Earth, tout en dialoguant avec les enjeux critiques de Anthropocène. À travers ces peintures, il ne s’agit pas de représenter un paysage identifiable, mais d’interroger la manière dont celui-ci est aujourd’hui perçu, médiatisé et transformé par les technologies numériques.

Les compositions développent une esthétique du survol et du basculement d’échelle. Comme dans une navigation cartographique, le regard oscille entre vision macroscopique et immersion dans la matière picturale. Cette dynamique produit une instabilité perceptive : ce qui pourrait apparaître comme une vue satellite se dissout progressivement en une surface peinte, dense, travaillée, où les repères se brouillent. La peinture ne cherche pas à imiter l’image numérique, mais à en absorber les logiques — fragmentation, compression, discontinuité — pour les traduire dans un langage matériel.

Dans ce contexte, la surface picturale fonctionne comme une interface critique. Elle évoque les strates d’images issues des satellites, tout en introduisant des altérations : flous, glissements, zones de saturation ou d’effacement. Là où l’imagerie numérique prétend à une lisibilité immédiate et à une mise à jour constante du réel, Lithosphère oppose une temporalité lente, faite d’accumulations et de transformations. Le paysage devient alors une mémoire instable, un territoire reconstruit, à la fois informé par la technologie et résistante à celle-ci.

Cette tension ouvre directement sur la question de la durabilité de la peinture. À l’ère de l’Anthropocène, où les images circulent de manière instantanée et dématérialisée, la pratique picturale affirme une présence physique, une persistance. Elle inscrit dans la matière une forme de résistance à l’obsolescence rapide des flux numériques. Les couches de peinture, leurs épaisseurs, leurs altérations, renvoient à une temporalité proche du géologique, en écho aux transformations profondes de la lithosphère elle-même. Ainsi, la peinture ne se contente pas de représenter un monde en mutation : elle en partage les logiques de sédimentation, d’érosion et de recomposition.

En ce sens, Lithosphère peut être envisagé comme une cartographie sensible de l’Anthropocène. Le projet met en tension deux régimes d’images : celui, immatériel et instable, des outils numériques, et celui, durable et incarné, de la peinture. Cette confrontation ne produit pas une opposition, mais un espace hybride où se redéfinissent les conditions de visibilité du paysage. Ce dernier apparaît comme un champ de forces, traversé par des flux d’informations, des traces humaines et des dynamiques naturelles.
Finalement, la peinture devient ici un lieu de convergence entre technologie et matière, entre instantanéité et durée. Elle interroge non seulement notre manière de voir le monde, mais aussi notre capacité à en conserver une trace. Dans un contexte où les images se multiplient et se remplacent sans cesse, Lithosphère affirme la nécessité d’un temps long, d’une inscription durable, faisant de chaque œuvre une forme de résistance à la disparition et à l’oubli.